Entretien avec Dominique Glaymann : Enseignant, un métier en souffrance de la maternelle à l’université

Enseignants-chercheurs : un grand corps malade, c’est le titre de l’ouvrage signé par Dominique Glaymann (Bord de l’eau, 2025). Le professeur émérite de sociologie y met en lumière la souffrance d’un métier et un métier en souffrance. Travail empêché, usure, défiance, augmentation des missions, conditions dégradées, « new management public » …

Son approche des problèmes structurels du métier et du travail des enseignant.es-chercheur.es n’est pas sans rappeler le vécu et les expériences des enseignant.es du 1er et du 2ddegré : « L’augmentation et la diversification des tâches engendrent une dispersion au travail congruente à la multiplication des charges. Cela pèse sur le moral et l’engagement professionnel au fur et à mesure que beaucoup constatent un engrenage poussant à faire toujours plus et toujours moins bien ».

Il évoque l’ambivalence et le piège de la flexibilité : « d’un côté, elle donne une liberté de choisir quand et où travailler, de l’autre elle génère une forme de chaîne invisible avec le travail puisqu’il n’y a pas d’autres limites que celles qu’on se fixe. Les conséquences sur la fatigue et l’usure, mais aussi sur les vies personnelle et familiale peuvent être très coûteuses ». 

Dominique Glaymann répond aux questions du Café pédagogique.

Vous consacrez un livre au métier des enseignants-chercheurs (EC) que vous qualifiez de « grand corps malade », quels constats et analyses y faites-vous ?

Le constat principal est l’existence d’un malaise profond assez largement partagé dans la profession. Le cœur du problème me semble être le hiatus entre d’un côté, l’attachement des Enseignants-chercheurs (EC) à leur métier, à leurs étudiant·es et au service public et, de l’autre, leur expérience et leur sentiment de ne pas (ou de ne plus) pouvoir réaliser leur travail comme ils sauraient et aimeraient le faire. Ce travail « empêché[1] » provient de l’appauvrissement (qualitatif) parallèle à l’alourdissement (quantitatif) des tâches d’enseignement, de recherche, mais aussi et de plus en plus d’administration (au sens large du terme) qui leur incombent sous l’effet de la néolibéralisation de l’ESR (Enseignement supérieur et Recherche) et de ses établissements.

Le point central de mon analyse est de présenter une réalité structurelle et non un ensemble de situations de souffrance individuelle au travail même si cette dimension est bien présente. J’analyse ce malaise comme un effet des politiques mises en œuvre depuis une quarantaine d’années en France et en Europe dans le contexte du néolibéralisme triomphant.

Quelles sont les mutations observées dans le travail et ses conditions ?

Le travail et les conditions d’exercice des enseignants-chercheurs ont été transformés et dégradés à différents égards, sous l’effet de modifications notables de « la gouvernance[2] » de l’ESR, proches de celles qu’a connues le système hospitalier public. Le choix a été fait d’ajouter de nouvelles tâches aux EC et de leur transférer une partie du travail auparavant réalisé par des administratifs.

L’évolution des logiques et des modes de gestion de l’ESR est notamment passée par l’imposition de normes budgétaires strictes et de critères « d’excellence ». Cela a impliqué la mise en avant de « ce qui rapporte » (formations censées donner accès à un emploi, recherches aux résultats monnayables), la valorisation du travail low cost (formations et recherches à moyens constants ou réduits, baisse des budgets des unités de recherche), les évaluations sur indicateurs quantitatifs tels que les taux d’insertion des diplômés ou la bibliométrie (sans s’intéresser à la qualité du travail pédagogique) et la course aux classements (comme celui de Shanghai).

Avec des taux d’encadrement (nombre d’étudiants par enseignant) souvent dégradés, notamment en licence, et des personnels administratifs moins nombreux, moins formés et souvent en CDD, les EC doivent aussi coordonner des équipes pédagogiques marquées par le poids des précaires et des intervenants extérieurs, organiser des formations en alternance et donc encadrer des stages et des apprentis, gérer des évaluations plus complexes (semestrialisation, concurrence du web et maintenant de l’IA), s’occuper d’orientation et de conseil en projet professionnel, adresser d’innombrables données statistiques à des tutelles acquises à une quantophrénie aggravée par la numérisation.

Les activités de recherche ont elles aussi été accrues, compliquées et dénaturées au fur et à mesure de la mise en concurrence systématique entre établissements, entre UFR et entre collègues. La baisse des budgets versés par les établissements à leurs unités de recherche a entraîné une course aux financements sur projets synonyme d’activités chronophages pour répondre aux appels à projets venant de différents acteurs publics, dont l’Agence nationale de la recherche (l’ANR créée en 2005), et privés

Parallèlement, les EC croulent sous une multitude de tâches de sélection, de recrutement et de management (des étudiants, des vacataires, des contractuels) ainsi que de communication et de marketing pour valoriser leurs diplômes, leurs enseignements, leurs recherches et défendre « la marque » de leur université, école ou institut.

L’augmentation et la diversification des tâches engendrent une dispersion au travail congruente à la multiplication des charges. Cela pèse sur le moral et l’engagement professionnel au fur et à mesure que beaucoup constatent un engrenage poussant à faire toujours plus et toujours moins bien. C’est aussi la santé physique et mentale qui est atteinte à force de débordements (du travail sur la vie personnelle et familiale) et de surcharges temporelles (manque de temps permanent), mentales (accumulation des sujets et des préoccupations) et cognitives (changements récurrents de registres d’activité). Il en découle des pertes de sens.

Un des résultats saillants de mon enquête montre des effets plus marqués de ces débordements et surcharges sur les enseignantes-chercheures en raison d’une part du partage inégal des tâches domestiques et familiales qu’elles subissent comme la majorité des femmes, et d’autre part d’une division sexuelle du travail dans l’ESR. On constate par exemple que si les femmes représentaient 45% des maîtres de conférence, elles n’étaient que 29% des professeurs des universités (en 2022), ce déséquilibre étant à la fois un effet et un accélérateur des inégalités professionnelles liées au genre[3].

Des similitudes entre les enseignants et les enseignants-chercheurs ? Avez-vous travaillé avec des enseignants du Premier et du Second degré ?

J’ai en effet échangé lors de différents colloques et séminaires avec des collègues menant des recherches sur les situations de travail des enseignants des premier et second degrés. Même s’il y a des différences, notamment liées à la dimension recherche de la fonction d’EC et au fonctionnement original des établissements du supérieur, on observe de nombreux points communs. Le principal concerne les effets de la rigueur budgétaire (insuffisance des recrutements d’enseignants et d’administratifs, rigueur salariale) et des réformes et réorganisations incessantes sur le contenu et la qualité du travail, mais aussi les freins engendrés sur la réflexion et l’action collectives. Les impacts sur la santé (épuisement, stress, burn-out) sont également comparables même si cela ne conduit pas (ou pas encore) dans les mêmes proportions aux démissions[4] ou à ce que l’on nomme pudiquement « la perte d’attractivité » de ces métiers.

J’ajouterai que les enseignant·es de tous les degrés subissent la défiance, et parfois l’aversion, que rencontrent les fonctionnaires, les scientifiques, les intellectuels. Cela aussi pèse sur le moral de ces professionnels, de même que les menaces sur leurs libertés pédagogiques et académiques. Plus largement, cette « ambiance » fragilise l’État de droit et la démocratie, avec les effets que l’on voit aujourd’hui aux États-Unis.

Je terminerai sur cette question en annonçant un colloque sur le travail empêché des enseignants (de tous les niveaux) à l’heure du Nouveau Management Public que nous préparons avec un groupe de chercheur·es en sociologie, en sciences de l’éducation et de la formation et en histoire. Il aura lieu les 18 et 19 juin 2026 à l’Université Paris 8.

Cette mutation du travail, de ses conditions, et la question du « travail invisible » dont vous parlez beaucoup, c’est un nouveau phénomène ? Quels en sont les effets ?

Le management moderne, dans le public comme dans le privé, s’appuie sur l’individualisation des situations d’emploi (éclatement des statuts) et du travail (responsabilisation des salariés sur des objectifs, parfois sans les moyens nécessaires). Cela produit une intensification du travail qui n’est pas toujours visible dans la mesure où il revient à chacune et à chacun de se débrouiller pour atteindre les résultats attendus, y compris en débordant sur son temps libre et hors du lieu de travail. Les possibilités offertes par les outils numériques d’exporter le travail hors des frontières temporelles et spatiales des entreprises ou des administrations ont accru le poids d’un travail caché pour beaucoup de professions (employés, cadres, enseignants…). La période du Covid a sans doute accéléré le processus en développant le télétravail, y compris le télé-enseignement (plutôt décrié par les professionnels).

Le cas des enseignants est particulier dans la mesure où ils ont toujours réalisé une partie de leur travail chez eux, qu’il s’agisse de préparer un cours, de corriger des copies, de lire ou d’écrire. Cette flexibilité est ambivalente : d’un côté, elle donne une liberté de choisir quand et où travailler, de l’autre elle génère une forme de chaîne invisible avec le travail puisqu’il n’y a pas d’autres limites que celles qu’on se fixe. Les conséquences sur la fatigue et l’usure, mais aussi sur les vies personnelle et familiale peuvent âtre très coûteuses.

Dans le cas des EC, on pourrait parler de servitude volontaire (pour reprendre la formule de La Boétie). C’est souvent la recherche qui pâtit des différentes surcharges évoquées plus haut et pour laquelle le temps manque dans le cadre du travail « officiel ». Or, les activités de chercheur (lire, écrire, réfléchir, échanger de façon informelle…), très chronophages, figurent parmi les préférées de beaucoup d’EC, ils vont donc « volontairement » décider de sacrifier leur temps libre et leur espace domestique pour pouvoir les réaliser et enfin travailler « dans les règles de l’art ». Ce brouillage des frontières, et le travail invisible qu’il implique, augmente lorsque la multiplication des micro-tâches envahit et pollue les journées de travail des EC, et de beaucoup d’autres enseignants.

Les dirigeants et les managers n’ignorent pas ce travail, mais l’invisibilisent délibérément. Ils savent en effet que, comme le dit cet EC en linguistique : « L’université française s’écroulerait si nous ne consentions pas à faire un travail parfois considérable gratuitement ou presque. »

Avez-vous vu des réponses à l’évolution et aux dégradations en cours ?

Dans toute situation de travail, les salariés cherchent des solutions à ce qui leur pose problème, les EC n’y font pas exception. Ce qui ressort de mon enquête – comme de mon expérience personnelle -, c’est d’abord l’importance numérique des « malgré nous » qui subissent les effets de la bureaucratisation néolibérale[5], qui sont donc conduits à faire des choses qu’ils réprouvent, à en faire faire à d’autres (étudiants, Biatss[6] ou collègues), parce qu’il faut malgré tout que la machine fonctionne, que les étudiants aient des cours, que des thèses soient menées et donc dirigées, que des articles et des bouquins soient publiés. Le management actuel use et abuse de l’éthique professionnelle, du sens du devoir et de l’attachement au service public qui animent très massivement les EC.

Face aux difficultés et aux souffrances, prédominent des réponses individuelles pour tenter d’éviter le pire et de s’accommoder du reste. Ces réponses prennent des formes variables selon les expériences passées, les contextes présents, les ressources disponibles et les étapes de la carrière. On observe ainsi des désengagements consistant à se tenir à l’écart du travail collectif, à refuser toute responsabilité (de diplôme ou de structure) ou à limiter ses activités de recherche, pour prendre quelques exemples. Le recours aux réponses collectives, syndicales ou non, est devenu rare dans un contexte plutôt défaitiste qui doit beaucoup au souvenir de l’échec de l’important mouvement d’opposition à la loi Pécresse (à la fin des années 2000), comme plusieurs syndicalistes me l’ont expliqué.

Cela ne signifie pas que la résignation soit la seule issue. Comme je l’écris en concluant ce livre : la profession d’enseignant-chercheur a beau subir et souffrir, elle ne manque ni de réflexion, ni d’imagination pour trouver des parades à la dégradation en cours. La recherche collective de solutions concerne au premier chef les syndicats, les mouvements pédagogiques et les revues comme la vôtre dans laquelle je vous remercie de me donner l’occasion de présenter les résultats de cette enquête.

Entretien réalisé par Djéhanne Gani

Dominique Glaymann : Enseignants-chercheurs : un grand corps malade. Le Bord de l’eau, 2025.

[1] Cf. Clot Y., Le travail à cœur. Pour en finir avec les risques psychosociaux, La Découverte, 2010.

[2] Un des nombreux mots de la novlangue par lesquels la logique néolibérale est véhiculée et imposée.

[3] Cf. Pigeyre F., Valette A., « Les carrières des femmes à l’université », Revue française de gestion, vol. 4, 2004 (p. 173-18) et Glaymann D., « La surexposition des enseignantes-chercheures aux risques pour la santé physique et psychique liés aux désordres du travail engendrés par la bureaucratisation néolibérale de l’ESR », Congrès AFS 2025, session du RT 25, Université Toulouse Le Mirail, 9/7/25.

[4] Les conditions d’accès à ce statut (décrites en détail dans le chapitre 1 du livre) et la faiblesse du nombre de recrutements conduisent sans doute à limiter le nombre de démissions parmi les EC. Mais, pas plus que les syndicats que j’ai interrogés, je n’ai réussi à trouver de chiffrage à ce sujet.

[5] Cf. Hibou B., La bureaucratisation néolibérale. La Découverte, 2013.

[6] Cet acronyme désigne les services de Bibliothèques, Ingénieurs, Administratifs, Techniciens, Sociaux et de Santé.

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