Loin des polémiques et écrans de fumée, l’école a été au centre des débats toute une journée, avec des militant·es d’ATD Quart Monde, des chercheur·es et des professeur·es, autour d’un sujet trop souvent invisibilisé : la pauvreté. Et cela fait du bien. Non pas pour se désoler collectivement, mais pour comprendre et agir.
« L’école n’est pas faite pour les pauvres »
Car oui, « l’école n’est pas faite pour les pauvres », pour reprendre les mots de Jean-Paul Delahaye, ancien numéro 2 du ministère et fin connaisseur des liens entre éducation et pauvreté. Penser l’école avec et pour les plus pauvres suppose un véritable changement de paradigme – et constitue la clé d’une authentique démocratisation scolaire. Or, comme l’a montré Pierre Merle, la démocratisation à l’œuvre est avant tout « ségrégative ». La ségrégation sociale mine à la fois l’école et la démocratie, et elle s’est nettement accentuée au cours des vingt dernières années.
Une bombe à fragmentation
Dès 2016, les travaux du Cnesco qualifiaient cette ségrégation de « bombe à retardement ». Sommes-nous aujourd’hui entrés dans sa phase d’irradiation ? Dans la compétition scolaire et la lutte des places – organisée par des logiques d’assèchement budgétaire des services publics, Parcoursup, Mon Master – dominent des logiques d’individualisme et de concurrence. Elles produisent mécaniquement des « gagnants » et des « perdants », socialement très marqués. L’école, pensée par et pour les élites socio-culturelles, contribue ainsi à nourrir le rejet de celles-ci.
De la défiance scolaire aux effets politiques
Les effets politiques de ce processus sont désormais bien identifiés. Les travaux de Félicien Faury, notamment dans Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (2024), montrent que, même chez des individus ayant accédé à une certaine stabilité sociale, un faible niveau de diplôme structure un rapport spécifique à l’ordre scolaire, porteur de conséquences sociales et politiques durables.
Pour ces électeurs – souvent parents – la question scolaire est centrale : inquiétude face à la dégradation perçue de l’école publique, ressentiment envers les groupes mieux dotés en capital culturel, défiance envers une gauche jugée socialement et culturellement distante. Autant de mécanismes qui alimentent le vote pour l’extrême droite. Dans Le Triomphe des égoïsmes tout juste publié, le sociologue Camille Peugny invite à ne pas occulter « la droitisation des classes moyennes supérieures » et leur adhésion aux valeurs du libéralisme culturel : « les déterminants du vote RN sont complexes et s’entremêlent » écrit-il.
Interroger l’école, interroger la démocratie
Interroger l’école, c’est donc interroger ses effets sur les trajectoires individuelles, les groupes sociaux… et les choix politiques. Peut-on continuer ainsi sans fragiliser davantage la démocratie ?
Sortir du chacun pour soi
Changer de paradigme est une urgence. Faire vivre l’égalité et la fraternité en actes, sortir de la logique du chacun pour soi. « La bataille scolaire [est] remportée par les classes moyennes et supérieures » comme le rappelle Camille Peugny, et les gagnants d’aujourd’hui ne sont pas les perdants d’hier : la compétition scolaire ne corrige pas les inégalités, elle les reconduit. Le plafond de verre est une claque pour les classes populaires et leurs enfants. Pourtant, il n’y a là aucun fatalisme. Des dispositifs existent, des expérimentations ont fait leurs preuves. Ceux qui agissent le savent : ce qui manque, c’est la volonté politique.
Penser l’école à partir de la pauvreté
Placer l’école sous le signe de la pauvreté est une nécessité. Car la pauvreté produit des effets profonds sur les enfants et leurs familles que l’école – et la République – ne peuvent ignorer sans mettre en péril la cohésion sociale et nationale.
Comprendre pour agir
Une journée comme celle de samedi apporte des clés précieuses pour comprendre et agir. Elle nourrit à la fois l’espoir et l’engagement en faveur d’une société plus juste, plus fraternelle et plus solidaire. Car il y a des solutions et « ça » marche.
Djéhanne Gani