Un des angles morts et effets de la massification scolaire – à distinguer de la démocratisation – est la « lutte pour les places », c’est-à-dire un tournant individualiste, égoïste. C’est l’analyse du sociologue Camille Peugny dans son essai Le triomphe des égoïsmes(PUF ; 2026). Dans cet entretien, il revient sur les causes et effets de la compétition scolaire. Il évoque la « pression scolaire assez terrible pour les jeunes et pour leurs familles ». Pour le sociologue et professeur à l’université Saint Quentin en Yvelines, l’enjeu scolaire « favorise des comportements de consommation de l’école qui pèsent lourdement sur les épaules de certains enseignants ».
« L’égoïsme comme contrainte sociale généralisée est ce qu’il reste de la vie en société lorsque l’État social se retire » décrit-il. Et ce chacun pour soi a des effets sociaux, politiques et scolaires : « Lorsque l’on parle avec des enseignants, beaucoup regrettent de faire face à des familles consommatrices d’école, qui sont avant tout attachées à la réussite de leurs enfants et moins sensibles aux projets collectifs ou aux enjeux de solidarité ». Son entretien.
Vous analysez la montée d’une « lutte pour les places », de l’école au marché du travail. Dans quelle mesure l’école est-elle devenue un lieu central de cette concurrence ?
En France, l’école exerce une emprise particulièrement forte sur la trajectoire des individus. Ce résultat a été bien documenté par exemple par François Dubet et Marie-Duru Bellat (L’emprise scolaire, 2024). Le diplôme détermine certes la qualité de l’insertion professionnelle, la qualité du premier emploi, en termes de stabilité du contrat de travail ou de salaire, notamment, mais son emprise va bien au-delà : elle se déploie tout au long de la carrière professionnelle, et finalement, du cycle de vie.
Plus qu’ailleurs, la société française nous renvoie à nos diplômes. Il est donc logique que la compétition scolaire soit particulièrement féroce puisque ses verdicts sont cruciaux. La massification scolaire a considérablement transformé la société française. En 1962, une enquête réalisée par l’INED et portant sur l’entrée en 6e avait mis en évidence qu’à peine 55% des enfants nés en 1950 entraient dans l’enseignement secondaire. 6 décennies plus tard, les portes du collège, du lycée puis de l’enseignement supérieur se sont ouvertes et la France compte 3 millions d’étudiants, en comptant les apprentis. Les participants à la compétition sont de plus en plus nombreux. Ils ne possèdent évidemment pas tous les mêmes ressources pour y faire face, mais tout cela intensifie néanmoins la lutte pour les titres scolaires.
Vous expliquez que les classes moyennes et supérieures ont largement remporté la « bataille scolaire ». Quelles stratégies éducatives mettent-elles en œuvre pour maintenir leurs avantages, et comment ces stratégies transforment-elles concrètement l’école ?
Il y a un siècle, le statut social était encore largement hérité de la génération précédente. Désormais, il s’agit de le conquérir, et de le conquérir notamment par l’obtention d’un diplôme qui justifie l’accès aux positions sociales les plus avantageuses. Bourdieu parlait ainsi d’un « mode de reproduction à composante scolaire ». Face à la massification scolaire, les familles des classes moyennes et supérieures ont dû effectivement mettre en place des stratégies pour maintenir l’avantage de leurs enfants et s’assurer de continuer à remporter la compétition scolaire.
Ces stratégies ont été bien documentées par la sociologie de l’éducation. Elles sont diverses : contournement de la carte scolaire ou choix du privé en sont deux exemples. Le choix du privé est un bon exemple d’un comportement qui contribue à dégrader le sort du plus grand nombre. Je montre qu’en à peine 15 ans, la part des élèves de milieu favorisé a augmenté de 15 à 20 points dans les collèges et lycées privés, tandis qu’elle est restée stable dans le public. La recherche de l’entre-soi, qui est également une fuite d’un système public que l’on juge moins performant, contribue à renforcer la ségrégation scolaire et à enclaver les établissements publics.
Plus généralement, d’autres l’ont très bien décrit, l’enjeu scolaire est devenu central. Il génère une pression scolaire assez terrible pour les jeunes et pour leurs familles. Il favorise des comportements de consommation de l’école qui pèsent lourdement sur les épaules de certains enseignants.
La massification scolaire a longtemps été présentée comme un progrès démocratique. Pourtant, avec le sociologue Pierre Merle vous parlez de « démocratisation ségrégative ». Quels sont, selon vous, les principaux angles morts de cette massification ?
Encore une fois, la massification scolaire a révolutionné la société française et les progrès des taux de scolarisation, d’une part, et l’allongement de la durée des scolarités, de l’autre, ont considérablement transformé l’univers des classes populaires et de leurs enfants. Songeons qu’aujourd’hui, près de 30% des ouvriers sont titulaires d’un baccalauréat. Ce que montre la recherche en sociologie de l’éducation, c’est que cette massification ne s’est pas traduite par une démocratisation proportionnelle, c’est-à-dire par une réduction de la même ampleur des inégalités sociales de réussite et de cursus scolaires. C’est pourquoi je parle des « angles morts » de la massification scolaire.
Le concept de « démocratisation scolaire » théorisé par Pierre Merle est très fécond car il permet de saisir la manière dont l’ouverture des différents niveaux du système éducatif (le collège, le lycée puis l’enseignement supérieur) s’est accompagnée de leur filiarisation. L’exemple du baccalauréat est le plus évident. La France a atteint depuis quelques années l’objectif d’amener 80% d’une classe d’âge au baccalauréat (qu’elle s’était fixé dès le début des années 1980), mais le baccalauréat technologique (crée dans les années 1970) et le baccalauréat professionnel (introduit au milieu des années 1980) ont absorbé une partie significative de ces nouveaux bacheliers. Or, les trois types de baccalauréat accueillent des publics socialement distincts. Dans l’enseignement supérieur, de même, la filiarisation est croissante.
Au total, des inégalités quantitatives d’accès aux différents niveaux du système éducatif ont été remplacées par des inégalités qualitatives, liées au type de filière fréquentée, qui produisent toutefois des effets analogues en termes de reproduction des inégalités.
Vous décrivez le recul de l’État social au profit d’une logique de responsabilisation individuelle, dans un contexte de « néolibéralisation ». En quoi ce retrait de l’État contribue-t-il, selon vous, à la progression des égoïsmes, notamment parmi les classes moyennes et supérieures ?
L’égoïsme comme contrainte sociale généralisée est ce qu’il reste de la vie en société lorsque l’État social se retire : c’est effectivement la thèse que je défends dans cet ouvrage. Le sociologue Robert Castel a bien montré dans son ouvrage de 1995 (La métamorphose de la question sociale) que le détricotage des protections sociales attisait une « lutte pour la vie » amenant les individus à agir dans l’unique objectif de défendre coûte que coûte ses positions. Je propose d’analyser l’égoïsme comme étant le fruit d’une contrainte sociale. Je suis sociologue et aucunement moraliste : il ne s’agit pas de juger les individus, mais d’expliquer leur comportement comme étant le fruit d’un fonctionnement social qui jette les individus dans une compétition acharnée pour les places.
Je montre par exemple qu’il n’y a aucun déni des inégalités parmi les cadres, du public comme du privé. Une écrasante majorité d’entre eux estiment que les inégalités ont fortement augmenté au cours des dernières années, et qu’elles vont continuer à le faire à l’avenir. En revanche, lorsqu’on les interroge sur les causes des inégalités, des transformations importantes se sont opérées au cours des 15 dernières années. Dans les années 2000, ce sont les hasards de la naissance ou des circonstances qui étaient majoritairement évoquées. Désormais, une majorité de cadres évoquent des différences de mérite individuel : c’est un exemple parmi d’autres qui montrent l’adhésion croissante des classes moyennes et supérieures aux principes de responsabilité individuelle, de concurrence et de mérite individuel.
Cette forme de conversion idéologique constitue un terreau fertile pour le développement des attitudes et comportements égoïstes, qui consistent à maximiser son intérêt alors même que l’on a conscience que cela dégrade la situation d’autres individus ou d’autres groupes sociaux, tout en invisibilisant les causes sociales et politiques, c’est-à-dire structurelles, des inégalités.
Vous parlez d’un « vent idéologique qui a tourné » et d’une droitisation des classes moyennes et supérieures. Comment expliquer cette évolution ?
On peut l’expliquer sociologiquement, en mobilisant plusieurs arguments. Tout d’abord, au cours des dernières décennies, l’origine sociale des classes moyennes supérieures s’est élevée. Au début des années 1980, beaucoup des individus appartenant à ces catégories sociales étaient d’origine populaire, socialisés dans des milieux sociaux sensibles à ce qu’on appelait alors les « valeurs traditionnelles de la gauche », notamment sur le plan économique. Ensuite, les individus qui appartiennent à ces groupes sociaux sont de plus en plus souvent formés dans des écoles de commerce, de gestion ou de management qui contribuent à diffuser ces grilles de lecture individualisantes, ainsi que l’esprit d’initiative, l’entreprenariat. Ces valeurs, d’ailleurs, sont aussi promues à l’université où la figure de l’étudiant entrepreneur est désormais valorisée.
Par ailleurs, les transformations dans le monde du travail sont autant l’illustration que le ferment du développement de ces valeurs. La relation de travail est de plus en plus individualisée. En matière de rémunération ou de promotion, notamment, la logique de la qualification a été remplacée par celle de la compétence, ce qui ici aussi nous fait passer du collectif à l’individu. Il s’agit désormais, pour les salariés les plus qualifiés, de devenir entrepreneur de leur carrière, en se faisant coacher, par exemple, pour développer toutes ses potentialités. La sociologue Scarlett Salman parle d’un « tournant personnel du capitalisme ».
Mais les principaux défenseurs de ces principes de concurrence individuelle peuvent aussi en devenir les victimes comme le démontre la hausse de la fréquence des situations d’épuisement professionnel : on peut se faire broyer et éjecter de la société de la concurrence généralisée.
Les principes idéologiques du néolibéralisme – mérite, responsabilité individuelle, concurrence – semblent aujourd’hui fortement intériorisés dans le champ scolaire. Comment ces valeurs influencent-elles les choix d’orientation, les parcours scolaires et le rapport à l’échec ?
Les familles ont bien perçu l’importance de l’enjeu scolaire. Lorsque l’on parle avec des enseignants, beaucoup regrettent de faire face à des familles consommatrices d’école, qui sont avant tout attachées à la réussite de leurs enfants et moins sensibles aux projets collectifs ou aux enjeux de solidarité. Il est sans doute possible de faire le lien avec la diffusion de ces valeurs individualisantes. Et puis effectivement, dans une société qui veut nous faire croire aux différences de mérite individuel, le sort des vaincus de la compétition scolaire est souvent particulièrement cruel : eux-mêmes se considèrent souvent comme les principaux responsables de leur échec.
Vous consacrez plusieurs passages à l’égalité des chances et à la mobilité sociale, notamment à la lumière de la loi de 2006. Comment expliquez-vous le décalage persistant entre le discours méritocratique et la réalité d’un plafond de verre scolaire ?
Beaucoup a été écrit sur les limites, voire le mythe, de la méritocratie. La lutte pour faire progresser l’égalité des chances est un combat important : comment ne pas être d’accord pour donner davantage à ceux qui ont moins, dans l’optique de faire en sorte que tout le monde puisse avoir une chance équivalente d’accéder aux diplômes et aux positions sociales les plus élevées ? En réalité, nous voyons bien que donner un peu plus à celles et ceux qui ont beaucoup moins ne permet pas de rabattre réellement les cartes si l’orientation générale du système éducatif ne se transforme pas.
Ici encore, beaucoup de travaux ont montré à quel point l’élitisme de notre système éducatif, qui semble trop souvent tout entier tourné vers l’hyper sélection d’une élite restreinte, laisse sur le carreau chaque année 100 000 jeunes qui sortent du système éducatif avec au plus le brevet des collèges. D’un côté, on prononce de grands discours sur l’égalité républicaine, et de l’autre, on continue à tolérer qu’un élève en classe préparatoire coûte deux fois plus qu’un étudiant à l’université, ou que les élèves de Seine-Saint-Denis perdent un an de scolarité en raison du non-remplacement des enseignants absents. Où est le volontarisme politique en la matière, dans les actes ?
Propos recueillis par Djéhanne Gani
Camille Peugny, Le triomphe des égoismes, PUF, 2026.