Anne Cordier : « La question n’est pas avec ou sans téléphone mais comment apprendre à vivre, travailler et s’informer avec »

Interdire les téléphones portables aux lycéens : vraie ou fausse bonne idée ? « L’éducation aux médias et à l’information, et l’éducation par le et au numérique, ne sont pas une option, c’est une condition de la démocratie contemporaine » souligne Anne Cordier dans cet entretien accordé au Café pédagogique. Pour la professeure des universités en sciences de l’éducation et information, l’école n’est pas un sanctuaire coupé du monde social : elle a pour mission de former des citoyens capables de comprendre, critiquer et habiter l’espace numérique. Elle rappelle aussi que « la confiance est un levier central des apprentissages ». Régulation des plateformes, transformation de l’environnement numérique et éducation constituent, selon elle, les trois piliers d’une « troisième voie » exigeante. 

Interdire les téléphones portables aux lycéens, vraie/fausse bonne idée ?

C’est, selon moi, une vraie fausse bonne idée, et même un mauvais diagnostic posé sur un problème pourtant réel. Oui, le téléphone portable pose des questions en lycée : attention mise à rude épreuve, disponibilité cognitive potentiellement moindre, rapports sociaux complexifiés, notamment. Mais répondre à cette complexité par une interdiction générale revient à se tromper à la fois de cible et de temporalité. On parle ici de lycéens, c’est-à-dire de jeunes qui sont, juridiquement et socialement, dans un âge de transition vers l’autonomie. Leur interdire un objet qui structure déjà massivement leurs pratiques sociales, informationnelles et culturelles ne les aide ni à grandir, ni à apprendre à se réguler.

Les travaux en sciences de l’éducation et en sciences de l’information montrent bien que l’interdiction ne produit pas les effets escomptés. Elle déplace les usages sans les transformer. Elle invisibilise les pratiques au lieu de les accompagner. Elle crée aussi des contournements permanents, qui installent une relation de défiance entre élèves et institution scolaire. Or, on sait combien la confiance est un levier central des apprentissages.

Par ailleurs, il faut rappeler que le cadre législatif actuel permet déjà une régulation fine. La loi de 2018 encadre l’usage du téléphone dans les établissements scolaires, mais laisse une marge d’interprétation aux équipes, notamment au lycée. Le problème n’est donc pas l’absence de loi, mais bien la difficulté à penser collectivement des règles d’usage cohérentes, comprises et partagées. Interdire purement et simplement, c’est renoncer à ce travail pédagogique exigeant mais fondamental.

Enfin, il me semble important de dire que l’école n’a pas vocation à être un espace de mise à distance totale du monde social. Le lycée prépare à l’enseignement supérieur, au travail, à la citoyenneté. Dans aucun de ces espaces, le téléphone n’est absent. La question n’est donc pas « avec ou sans téléphone », mais « comment apprendre à vivre, travailler et s’informer avec ».

Grandir connectés, une réalité. Vous avez consacré un ouvrage aux adolescents connectés, à leurs usages. Faut-il interdire les téléphones au collège ou/et lycée ? les réseaux sociaux ? Selon vous, y a-t-il un « âge de raison » pour leur usage ?

Grandir connectés est aujourd’hui un fait social total, pour reprendre l’expression de Mauss. Les adolescents, comme nous toutes et tous faut-il le préciser, ne vivent pas « à côté » du numérique : ils vivent avec, « dedans », à travers. Mes enquêtes de terrain, comme celles de nombreux collègues, montrent que les usages adolescents sont à la fois ordinaires, structurants, et profondément relationnels. Le téléphone n’est pas un simple écran de distraction, c’est un outil de lien, d’expression de soi, de construction identitaire, et donc d’engagement, social, informationnel, culturel, politique.

Parler d’« âge de raison » est tentant, mais scientifiquement fragile. Les travaux en psychologie du développement montrent que les capacités de régulation, de distanciation critique et de contrôle attentionnel se construisent progressivement, et surtout de manière située, accompagnée, contextualisée. Il n’y a pas un âge magique à partir duquel tout irait bien. Il y a des trajectoires, des environnements familiaux, scolaires et sociaux très différents, et des vulnérabilités individuelles également.

Et donc sur un seuil fixé à 15 ans ?

Interdire les réseaux sociaux numériques aux moins de 15 ans pose, à mes yeux, plusieurs problèmes majeurs. D’abord, une inefficacité pratique évidente : les adolescents contournent déjà massivement les seuils d’âge, avec ou sans l’accord des parents. Et l’exemple nous vient de l’Australie aujourd’hui : regardez tous ces adolescents qui s’expriment toujours sur les réseaux sociaux, et adressent des « Bonjour ! Toujours là ! » aux membres du gouvernement ; avec une ironie il faut bien le dire assez mordante.

Ensuite, l’interdiction pose le problème d’une externalisation de la responsabilité : on fait porter aux familles et aux jeunes le poids d’un problème qui relève en grande partie de la conception même des plateformes. Les travaux sur l’économie de l’attention, dont le Rapport de l’ANSES auquel j’ai participé et qui vient d’être publié, montrent que les risques ne tiennent pas seulement aux usages, mais aux architectures techniques, aux algorithmes de recommandation, aux modèles publicitaires, aux design prédateurs. Finalement je m’interroge : le politique qui choisit d’interdire n’est-il pas le politique qui renonce et à agir contre les plateformes délétères, … et pour un web éthique en soutenant en contre-partie des alternatives respectueuses des données et du bien-être des individus, et à éduquer ?

Plutôt que de fixer des interdits abstraits, il me semble beaucoup plus pertinent de penser en termes de progressivité, d’accompagnement et de droits. Un collégien de 11 ans, un lycéen de 17 ans n’ont évidemment pas les mêmes usages, ni les mêmes besoins. C’est précisément pour cela qu’il faut des dispositifs éducatifs différenciés, et non des règles uniformes.

Éduquer ou interdire, est-ce l’alternative, ou y a-t-il une troisième voie ?

Cette opposition entre éduquer et interdire est, à mon sens, largement artificielle. Elle structure beaucoup de débats médiatiques, amenant chacun-e – moi la première ! – à polariser le sujet, alors que précisément il faut de la nuance, prendre le temps de cette nuance essentielle. Cette opposition manichéenne empêche de penser une véritable politique publique cohérente. Si l’éducation est centrale, et que je me prononce contre l’interdiction, cela ne signifie pas tout autoriser, ni tout moraliser. Il existe une troisième voie, exigeante, qui repose sur trois piliers : la régulation, la transformation de l’environnement numérique, et l’éducation.

La première responsabilité est celle des plateformes. On ne peut pas continuer à faire comme si les adolescents évoluaient dans un espace neutre. Les travaux sur les dark patterns, la captation de l’attention, la mise en concurrence permanente des contenus sont désormais largement documentés. Une régulation coercitive des plateformes, notamment en matière de design, de publicité ciblée, de collecte de données, est indispensable. Nous disposons d’un arsenal juridique déjà très solide, à travers le Digital Services Act, le Digital Market Act, et le RGPD notamment. Il faut souligner le rôle des instances de régulation qui existent aussi et font un travail extrêmement important.

La deuxième responsabilité consiste à proposer des alternatives. Encourager des dispositifs numériques libres, respectueux des données, pensés pour le bien-être des utilisateurs est un levier trop souvent négligé, par les politiques qui d’ailleurs font comme s’ils n’existaient pas. Et qu’on ne dise pas « oui, mais l’instance Mastodon c’est compliqué ! ». Non, ça n’est pas « compliqué », c’est juste que nous avons été tellement modélisés par les plateformes délétères, habitués à des types de designs, que nous avons besoin d’un temps d’habituation… et d’acculturation.

L’école devrait être un laboratoire de ces alternatives, au lieu d’être uniquement présentée comme un espace de restriction. Et il faut saluer ici le travail essentiel d’enseignant-es engagé-es dans cette conception d’espaces numériques respectueux des utilisateur-rices, et les directions académiques du numérique en éducation, les missions numérique, et l’ensemble des personnels (inspection, direction, éducation, enseignement) qui mettent leurs compétences au service d’un web éthique, responsable, épanouissant.

Enfin, la troisième responsabilité est éducative. L’éducation aux médias et à l’information ne peut pas se réduire à quelques séances ponctuelles ou à des discours de prévention anxiogènes. Elle doit s’inscrire de façon effective dans la durée, dans toutes les disciplines, et partir des pratiques réelles des élèves, et dans le Rapport Anses précédemment évoqué nous demandons un module identifié et intégré du cycle 1 à la Terminale. C’est ce que montrent les recherches en EMI : on apprend mieux quand on part de ce que les enfants et adolescents font déjà, quand on reconnaît leurs compétences, et qu’on les aide à les renforcer.

Quels sont les risques de l’interdiction ?

Les risques sont multiples, et ils sont bien documentés. Le premier est celui de l’inefficacité : une interdiction sans accompagnement produit des usages cachés, non régulés, souvent plus problématiques. Le deuxième est celui de l’injustice sociale. Tous les adolescents ne disposent pas des mêmes ressources, y compris familiales, pour comprendre, discuter, négocier les usages numériques. Interdire sans éduquer, c’est accentuer, en conscience, ces écarts.

Il y a aussi un risque de disqualification symbolique de la jeunesse. En construisant les adolescents comme incapables de discernement, on renforce une vision déficitaire de leurs pratiques, alors que les recherches montrent au contraire leur capacité à développer des stratégies, des normes, des formes de réflexivité. Cela nuit à leur sentiment de légitimité et à leur engagement scolaire, mais plus largement aussi au vivre-ensemble.

Enfin, l’interdiction empêche l’école de jouer pleinement son rôle. En mettant à distance les objets numériques, elle se prive d’un formidable levier pédagogique pour travailler l’information, l’argumentation, l’esprit critique, la citoyenneté numérique. Elle est aussi privée d’espaces où peuvent être discutées les pratiques, les habitudes, les représentations, où peuvent se rencontrer des mondes informationnels et culturels, bref elle est privée de ces « résonances » auxquelles appelle le philosophe Hartmut Rosa. A mes yeux, elle est privée de la Joie de se poser ensemble des questions sur le monde, de mettre le monde en partage et en discussion, de s’approprier ensemble le monde.

Les réseaux sociaux sont une source d’information pour les adolescents, et les téléphones sont dans les poches des collégiens et lycéens. Quel est le rôle de l’école selon vous et que doit-elle et peut-elle faire de cette donnée ?

L’école doit partir de cette réalité, et non la nier. Oui, les adolescents s’informent via les réseaux sociaux numériques. Les enquêtes montrent que TikTok, Instagram ou YouTube sont devenus des portes d’entrée majeures vers l’actualité, et plus largement l’information, qu’elle soit culturelle, sociale, politique. Ignorer cela, c’est renoncer à comprendre comment se construisent aujourd’hui les rapports à l’information.

Le rôle de l’école est donc fondamental. Elle doit aider les élèves à comprendre les logiques de circulation de l’information, les algorithmes, les sources, les intentions des producteurs de contenus. Elle doit leur permettre de développer une véritable culture des sources, mais aussi une conscience de leur propre rôle comme acteurs informationnels.

Concrètement, cela suppose de travailler avec les téléphones, et pas seulement contre eux. Cela suppose aussi de former les enseignants, de leur donner du temps, des ressources, et une reconnaissance institutionnelle (aujourd’hui, quand on écoute ce qui est dit sur l’interdiction à l’école du téléphone portable, on a l’impression que toute la journée élèves et enseignants scrollent sur Instagram !). L’éducation aux médias et à l’information, et l’éducation par le et au numérique, ne sont pas une option, c’est une condition de la démocratie contemporaine.

En définitive, la question du téléphone et des réseaux sociaux à l’école est moins une question de discipline que de projet éducatif. Voulons-nous former des jeunes obéissants ou des citoyens éclairés ? Des usagers passifs ou des acteurs capables de comprendre, de critiquer et de transformer leur environnement numérique ? Pour ma part, le choix est clair.

Propos recueillis par Djéhanne Gani

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