« Si l’école fabrique du mépris et du ressentiment, ce n’est certainement pas à cause des enseignants et des seules routines pédagogiques françaises encore peu portées à valoriser les élèves au nom d’une norme élitiste réservée, par définition, à quelques-uns », estime François Dubet. École commune, mixité sociale et scolaire, moyens, lutte « contre le quasi-monopole du mérite académique et scolaire », redéfinition des curricula, mobilisation des associations et des professionnels, sont autant de pistes possibles pour y remédier selon lui.
Dans son dernier ouvrage Le mépris (Seuil, 2025), le sociologueétablit un lien entre le système éducatif inégalitaire et le populisme. Pour lui, le ressenti de mépris de la part des « vaincus » de la sélection scolaire est un ferment du populisme. « Le leader populiste parle au nom des méprisés » affirme-t-il dans cet entretien.
François Dubet s’intéresse aux (anciens) élèves mais aussi aux enseignants. « Avant même que d’entrer dans sa classe, l’enseignant pouvait incarner des valeurs tenues pour sacrées, et ceci d’autant plus qu’il était un « savant » dans une société où les diplômes étaient rares. Ce monde n’est plus » explique-t-il au Café pédagogique, poursuivant : « chacun peut critiquer la culture scolaire qui n’a plus le monopole incontestable de la culture et des connaissances diffusées sur la toile et dans les médias ». Et ce changement n’est pas bien vécu : « chacun, élève, parent, malade, usager, a son mot à dire. D’ailleurs, dès qu’ils sont eux-mêmes parents, les enseignants participent de la mutation qu’ils condamnent en tant qu’enseignants », pointe-t-il également.
Dans votre dernier ouvrage, vous établissez un lien entre mépris et crise des démocraties. Pouvez-vous expliquer ?
L’extension du sentiment d’être méprisé peut conduire aux populismes et à la crise des démocraties. Trump et les populistes de droite mobilisent sans cesse l’opposition d’un peuple méprisé contre ses ennemis : les élites, les « sachants », les experts, les étrangers, les « assistés », les riches… On ne libèrerait du mépris qu’en méprisant à son tour. Le leader populiste parle au nom des méprisés.
Il faut donc se demander pourquoi se déploie le sentiment de mépris alors que déclinent les formes traditionnelles et relativement instituées du mépris de la société industrielle où le mépris de classe, comme le mépris envers les femmes et les diverses minorités, pouvaient aller de soi. Plusieurs mécanismes se conjuguent. Non seulement, les inégalités se maintiennent ou se creusent, mais, plus encore, elles s’individualisent et se singularisent. La conscience de classe ne protège plus guère du sentiment de mépris et chacun de nous peut se sentir méprisé en tant qu’individu. Par ailleurs, quand règne l’idéal de l’égalité des chances selon lequel chacun devrait être l’auteur de sa vie et de son parcours, s’opposent les vainqueurs et les vaincus de cette compétition qui mériteraient leur échec et seraient donc conduits à se mépriser eux-mêmes.
Dès lors, chacun peut se sentir méprisé et discriminé en fonction d’une multitude de dimensions : son travail, ses revenus, son sexe, sa sexualité, ses origines, ses diplômes, l’endroit où il vit… Les majorités elles-mêmes se sentent discriminées quand elles cessent d’être la norme sexuelle, nationale, sociale, au fur et à mesure que l’on reconnait l’égale dignité des minorités discriminées. La haine du wokisme s’explique par la crainte d’être méprisé.
Quel lien établissez-vous entre mérite, culpabilité dans la fabrique du mépris et du ressentiment ? et quelles conséquences politiques de ce système éducatif ?
L’école veut incarner un principe de justice incontestable : l’égalité des chances méritocratique. Chacun devrait accéder à toutes les positions sociales en fonction de son mérite scolaire et l’idéal de « l’élitisme pour tous » a longtemps été perçu comme une évidence, bien que la formule soit, pour le moins paradoxale.
Nous savons que nous sommes loin de l’égalité des chances et que cet idéal est difficile à mettre en œuvre. Nous en sommes d’autant plus éloignés que les familles qui le peuvent savent bien qu’elles ont intérêt à préférer les inégalités par le choix des filières, des options et des établissements. Mais il reste que ce principe méritocratique a des effets considérables sur la formation des inégalités. Les destins de classes, que l’école ne faisait qu’entériner comme une évidence à l’exception de quelques élèves d’origine modeste particulièrement méritants, ont été remplacés par des parcours individuels distinguant les vainqueurs et les vaincus de la sélection scolaire. Même si les inégalités ne changent guère, au terme des parcours les vainqueurs mériteraient leurs succès et ne s’en cachent guère en exhibant leurs diplômes, pendant que les vaincus mériteraient leurs échecs.
Ce clivage-là a des effets politiques considérables. Il y a quarante ans encore, les travailleurs non diplômés votaient à gauche pour lutter contre l’exploitation pendant que les plus diplômés, sauf les enseignants, votaient pour les partis conservateurs. Aujourd’hui, les peu diplômés ne votent plus ou votent pour les partis d’extrême droite, pendant que les plus diplômés votent pour les partis progressistes, verts et libéraux. Les premiers rejettent les valeurs de l’école et se sentent méprisés, pendant que les seconds fondent leur légitimité sur leurs succès scolaires et leur ouverture au monde. Cette évolution n’est pas seulement française et le monde scolaire devrait s’interroger plus qu’il ne fait sur les effets politiques du mode de production des inégalités.
Vous démontrez le rôle de l’école dans la fabrique du mépris, du ressentiment. Comment faire mieux ?
Si l’école fabrique du mépris et du ressentiment, ce n’est certainement pas à cause des enseignants et des seules routines pédagogiques françaises encore peu portées à valoriser les élèves au nom d’une norme élitiste réservée, par définition, à quelques-uns. Afin de résister aux effets paradoxaux et négatifs de l’emprise scolaire selon laquelle il n’y a pas de salut hors de l’école, deux politiques devraient être développées au-delà de la seule poursuite de l’égalité des chances dont nous sommes encore loin.
La priorité devrait être donnée à l’école commune afin que les plus faibles des élèves acquièrent les compétences et les connaissances indispensables à tous les citoyens. Ceci suppose de donner des moyens, de veiller à la mixité sociale et scolaire des établissements, mais aussi de redéfinir les curricula. Or, pour le moment, nous sommes plus indignés par le faible nombre d’élèves d’origine modeste à Sciences Po que par le fait que 25% des élèves qui entrent en sixième ont de sérieuses difficultés en lecture et en mathématiques. Une école juste est celle qui traite le mieux possible les plus faibles des élèves, pas seulement qui permet aux meilleurs de réussir.
Le second objectif, très difficile à atteindre en France, est de lutter contre le quasi-monopole du mérite académique et scolaire. Ce n’est pas que les autres formes de mérite soient plus justes, mais une société qui reconnait plusieurs modalités du mérite est plus juste qu’une société qui n’en reconnait qu’une seule. Or, le monde scolaire français a du mal à penser en ces termes et la tendance naturelle est de tout scolariser et d’indexer la valeur des emplois sur les diplômes alors que les diplômes se dévalorisent tout en étant de plus en plus indispensables.
En suivant les intuitions d’Ivan Illich, il me semble que l’école serait meilleure, plus juste et plus efficace, si elle n’avait pas le monopole de l’éducation et de la définition de la valeur des individus. D’autres formes de mérite et de compétences seraient reconnues si les associations, les mouvements d’éducation populaire, les syndicats, les mondes professionnels, étaient mobilisés. Nous devrions admettre que l’école ne peut pas tout faire sans craindre de déchoir. Mais il est vrai que ceci heurte notre tradition républicaine, de gauche et de droite et qu’elle heurte aussi les intérêts bien compris des catégories sociales qui tirent le mieux leur épingle du jeu.
« Le sentiment d’être déconsidéré, sinon méprisé, est interne au monde enseignant. En effet, le prestige de la profession reste relativement élevé », les enseignants se sentent beaucoup plus méprisés qu’ils ne le sont, et « cela n’est pas nouveau » écrivez-vous. Pourquoi les enseignants ont-ils ce sentiment ?
Les enquêtes montrent que, en France particulièrement, les enseignants se sentent méprisés par les gouvernements, les parents, les élèves et les médias. Or, les enquêtes montrent aussi que le métier d’enseignant reste relativement valorisé par les Français : c’est un métier utile, mobilisant des compétences et du dévouement, exigeant des qualifications. Les jugements sont les mêmes envers les métiers de la santé ou du social. Comment expliquer ce paradoxe ?
En France, l’école républicaine s’est vu attribuer une autorité symbolique incontestable. Mal payé, le maître d’école bénéficiait du respect dû à celui qui portait les valeurs de la nation, de la culture, du progrès et de l’émancipation. Avant même que d’entrer dans sa classe, l’enseignant pouvait incarner des valeurs tenues pour sacrées, et ceci d’autant plus qu’il était un « savant » dans une société où les diplômes étaient rares. Ce monde n’est plus.
Désormais, chacun peut critiquer la culture scolaire qui n’a plus le monopole incontestable de la culture et des connaissances diffusées sur la toile et dans les médias. Le sanctuaire scolaire a été bousculé par l’entrée de l’enfance, de l’adolescence et de la jeunesse dans un monde ne s’adressant qu’à des élèves et qui pouvait se défaire rapidement des élèves trop faibles ou trop rétifs à l’ordre scolaire. Enfin, dans la mesure où les diplômes sont indispensables à tous et à chacun, bien des parents se sentent autorisés à intervenir dans l’espace scolaire.
Comme les personnels de santé et les travailleurs sociaux, les enseignants se sentent méprisés parce qu’ils peuvent être soumis à des critiques dont ils étaient préservés. Les critiques de l’école les atteignent personnellement. Cette évolution est mal vécue, mais elle est le produit inévitable de la massification scolaire et des progrès de la démocratie affirmant que chacun, élève, parent, malade, usager, a son mot à dire. D’ailleurs, dès qu’ils sont eux-mêmes parents, les enseignants participent de la mutation qu’ils condamnent en tant qu’enseignants. Ils participent du désenchantement du monde, du déclin des figures de l’autorité, dont ils se sentent, par ailleurs, les victimes.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
François Dubet : Le mépris. Emotion collective, passion politique. Seuil, 2025.