Clémentine Autain : « Je veux moduler le financement de tous les établissements, publics et privés, en fonction de l’IPS »

« La puissance publique ne donne pas plus à ceux qui ont le moins. Elle fait même l’inverse ! Il faut donc imaginer un nouveau système de financement qui change la donne » lance Clémentine Autain. « Je veux donc moduler le financement de tous les établissements, publics et privés, en fonction de l’IPS.Plus celui-ci est faible, plus le financement serait important » déclare la députée de Seine Saint Denis (Après). « Il s’agirait d’inclure dans ce mécanisme le nombre d’élèves par classe, la rémunération des enseignants, le nombre d’heures attribuées ou encore le financement des projets. Avec cet IPS, nous pouvons aussi moduler la présence, aujourd’hui de plus en plus critique, d’infirmières, de psychologues, de documentalistes ou de conseillers d’orientation » explique-t-elle. Son entretien dans le Café pédagogique. 

Quel état des lieux sur la situation de l’Ecole faites-vous ?

D’abord, j’ai posé un diagnostic. Au XXe siècle, nous avons réussi la massification scolaire : c’est un immense progrès ! Mais aujourd’hui, les écarts de niveaux augmentent. Nous butons sur la démocratisation de notre système éducatif.

Les droites sont à l’offensive, avec la discipline et la sélection pour sésames éducatifs ! En face, la gauche m’apparait faible dans son discours et ses propositions. L’éducation est pourtant centrale quand on vise l’émancipation humaine. Et notre famille politique, au sens large, a historiquement porté les grandes avancées en matière de politiques éducatives. Elle doit reprendre la main, notamment pour faire progresser l’égalité devant l’accès aux savoirs.

Notre priorité, c’est d’agir contre le séparatisme scolaire. 72% des élèves de l’enseignement professionnel sont des enfants d’ouvriers, d’employés et de chômeurs alors qu’en classe préparatoire aux grandes écoles, plus d’un étudiant sur deux est enfant de cadre supérieur – contre 5% d’enfants d’ouvriers. Le quart des élèves les plus défavorisés a quatre fois plus de risques d’être dans le quart des élèves les plus faibles de la classe. Et notre France, qui a pourtant la passion de l’égalité, présente le plus haut niveau des pays de l’OCDE en termes de corrélation entre milieu social d’origine et niveau scolaire !

À quels problèmes concrets votre proposition de nouvelle répartition budgétaire entend-elle répondre ? 

La puissance publique ne donne pas plus à ceux qui ont le moins. Elle fait même l’inverse ! Il faut donc imaginer un nouveau système de financement qui change la donne. Pour que les élèves qui ont le plus de difficultés bénéficient de plus de moyens humains, financiers et pédagogiques dans notre système public.

Cela passe par l’IPS mais aussi par une meilleure formation et rémunération des enseignants comme de tous les personnels éducatifs, par la réintroduction du diplôme du BEP et des enseignements généraux en lycée professionnel, par moins de contrôle continu pour abaisser la pression permanente sur les élèves et éviter les biais de notation qui sont discriminants ou encore par la création d’une école nationale pour les AESH. Ce que je redoute, ce sont les grandes réformes successives qui s’empilent et épuisent les enseignants qui font face actuellement à toujours plus de protocoles et de mépris de la part de la hiérarchie. Ma proposition les respecte et les aide.

Vous défendez une nouvelle manière de répartir le budget entre les établissements. Pouvez-vous présenter votre proposition et expliquer comment elle permettrait d’allouer progressivement les moyens en fonction des besoins réels des élèves ?

L’idée, qui m’est venue de mes échanges notamment avec Pierre Merle, est de prendre l’IPS comme référence pour affecter les budgets entre les établissements. Cet indicateur, qui existe depuis 2015, résume la situation sociale des parents des élèves d’un établissement. Je veux donc moduler le financement de tous les établissements, publics et privés, en fonction de l’IPS. Plus celui-ci est faible, plus le financement serait important. Il s’agirait d’inclure dans ce mécanisme le nombre d’élèves par classe, la rémunération des enseignants, le nombre d’heures attribuées ou encore le financement des projets. Avec cet IPS, nous pouvons aussi moduler la présence, aujourd’hui de plus en plus critique, d’infirmières, de psychologues, de documentalistes ou de conseillers d’orientation.

Dans les dix ans qui viennent, la France comptera près de 20% d’écoliers en moins. Profitons-en pour investir dans notre système éducatif, et en particulier là où les difficultés se concentrent ! Cette baisse démographique doit être l’occasion, par exemple, de diminuer le nombre d’élèves par classe dans les établissements les plus défavorisés, sans l’augmenter dans ceux mieux dotés socialement.

Les données d’IPS que vous mobilisez éclairent des écarts importants entre établissements. Que révèlent-elles précisément, et quels types de moyens supplémentaires seraient concernés : postes, dotation horaire, effectifs réduits, heures de concertation… ? En quoi ce modèle diffère-t-il de l’actuel dispositif d’éducation prioritaire ?

Oui, je vise l’ensemble de ces moyens, qui vont du nombre de postes aux moyens pédagogiques, en passant par les heures de formation. Le dispositif des ZEP puis des REP a été pensé pour combattre les inégalités. Et en effet, il a limité la casse. Mais je constate qu’au fur et à mesure, les moyens n’ont pas été à la hauteur des besoins. Nous avons besoin d’investir bien davantage pour les élèves en difficultés. Ma mesure fondée sur l’IPS vise à renforcer les moyens de ces établissements. Elle est mieux-disante.

Par ailleurs, je souhaite fluidifier l’attribution des enveloppes budgétaires. Le label REP rassure certains parents mais, par un effet de stigmatisation, en éloigne d’autres, notamment des milieux favorisés, et fait fuir des enseignants, malgré la prime. Il fonctionne comme un couperet : on est labellisé ou non, on bénéficie ou non des aides publiques supplémentaires. Avec l’IPS, l’idée est de lisser de manière plus progressive les moyens pour tous les établissements, et donc d’avoir davantage de latitude dans l’attribution des moyens d’une année sur l’autre, entre un établissement et un autre proche dans sa composition. Cela est nécessaire car, d’une année sur l’autre, les caractéristiques sociales des établissements peuvent varier sensiblement ! Ma mesure d’IPS peut être compatible avec le maintien de zones prioritaires, notamment pour marquer un effort spécifique sur le terrain pédagogique.

Au-delà de l’aspect technique, votre proposition engage des enjeux forts de justice scolaire. En quoi une autre répartition du budget pourrait-elle contribuer à réduire la ségrégation et à renforcer la mixité scolaire et sociale ? Et que cela impliquerait-il pour le secteur privé sous contrat ?

Cette mesure s’imposerait aussi au privé. Car il n’est pas acceptable que nos impôts servent à favoriser ceux qui ont le plus et contribuent à alimenter la concurrence entre le privé et le public. L’argent public doit servir en priorité le service public. Aujourd’hui, 73% des financements des écoles privées sous contrat proviennent de nos impôts. Parmi les cent meilleurs collèges, 81 sont privés. C’est pourquoi soumettre le privé à cette mesure d’IPS permettrait de faire œuvre de justice sociale.

Le privé participe fortement à la ségrégation scolaire. Alors qu’il s’étend à mesure que le public est à la peine, il détourne d’établissements publics des bons élèves et coûte cher aux contribuables, et même de plus en plus cher puisque la part du budget de l’éducation nationale dédié au privé explose.

La mixité scolaire est un élément essentiel pour la réussite des élèves en difficulté. Elle encourage l’estime de soi et l’altruisme. Je pense également que les élèves issus de catégories sociales favorisées s’enrichissent en étant dans des établissements où ils côtoient des enfants, des adolescents différents d’eux socialement et culturellement. Toutes les études montrent que la mixité scolaire est un atout pour les élèves qui peinent à l’école sans porter atteinte au niveau de ceux qui réussissent scolairement.

L’IPS est-il, selon vous, un indicateur suffisant pour piloter les moyens ? Ou faut-il l’associer à d’autres données afin de rendre la politique éducative plus juste et plus efficace ?

Même s’il faut être prudent, l’IPS apparaît comme une donnée déclarative fiable selon les spécialistes. Mais il peut tout à fait être mixé avec d’autres indicateurs, à commencer par le nombre d’élèves boursiers. Nous pouvons également, notamment pour le privé, recourir à des contrôles réguliers là où, aujourd’hui, ces derniers font cruellement défaut.

Ce que je veux, c’est que l’État se dote d’une grande ambition pour l’éducation publique qui, si elle ne peut pas résorber toutes les inégalités inhérentes à la société elle-même, doit contribuer à les atténuer. Et doit doter tous les élèves d’une culture générale, d’une capacité à comprendre notre monde et à se situer par rapport à lui. L’école, ce n’est pas seulement « lire, écrire, compter ».

Propos recueillis par Djéhanne Gani

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